"Qui vole un oeuf, vole un boeuf..." - Carte blanche

Publié le par Fouad Lahssaini

Carte blanche de Josy Dubié, Carine Russo - Sénateurs et Fouad Lahssaini Député fédéral, publiée le 20.10.07 dans Le Soir

"Qui vole un oeuf, vole un boeuf". Ce dicton est connu de tous. Ce qui l'est moins, c'est que celui qui vole un oeuf, surtout s'il est jeune, est pratiquement toujours sanctionné, mais que ceux qui volent des boeufs, eux, ne le sont presque jamais !
 

Le récent accord de l'Orange bleue sur la Justice ne fera qu'accentuer cette injustice fondamentale. Qu'y trouve-t-on en effet ? L'accentuation des mesures répressives sur les jeunes, boucs émissaires commodes, pour satisfaire une opinion publique préalablement conditionnée à penser que ce sont ces jeunes qui sont les principaux responsables de l'augmentation du sentiment d'insécurité lié à la « petite délinquance ».

 

Par contre, vous ne trouverez pas un seul mot, dans cet accord, sur l'augmentation des mesures répressives et des moyens pour lutter contre la grande criminalité financière responsable du détournement, chaque année, de milliards d'euros représentant des milliers, si pas des millions de fois le portefeuille avec 50 ou 100 euros, arraché à un brave citoyen par un jeune voyou.

 

Nous exagérons ? Le 31 mars 2006, l'ancien PDG du groupe Schneider, M. Pineau-Valencienne était déclaré coupable par le tribunal correctionnel de Bruxelles, de faux, usage de faux et d'escroquerie. Le procureur réclamait à l'encontre de ce PDG indélicat quatre années de prison et la confiscation de 150 millions d'euros, représentant une partie de l'argent escroqué. Coupable oui, mais le puissant PDG Pineau-Valencienne n'a finalement pas été condamné à quoi que ce soit, le tribunal estimant, alors que l'affaire n'était pas prescrite, que « le délai raisonnable » était dépassé !

 

Le seul condamné, dans cette affaire, a donc été le contribuable belge qui a payé les frais de ce long et coûteux procès et l'État belge qui a vu son Trésor amputé des sommes escroquées !

 

« Selon que vous serez puissant ou misérable… » disait, il y a plusieurs siècles, Jean de La Fontaine.

 

Le cas de Pineau-Valencienne, qui a joué la montre en engageant un bataillon d'avocats d'affaires pour faire traîner les choses, n'est en effet pas isolé.

 

Sur quatorze dossiers concernant des délits financiers à grande échelle portant sur des sommes énormes détournées aux dépens du Trésor public, dossiers soumis à la justice par l'Inspection Spéciale des Impôts (ISI) dans les années 90, seuls cinq ont été examinés et pris en compte par le parquet pour n'aboutir qu'à un flop total !

 

L'un des super-flics des Finances, respecté par tous à l'ISI, éc½uré, a d'ailleurs déclaré récemment : « … nos enquêtes qui requièrent des années sont systématiquement menées à rien. J'ai parfois l'impression que l'intention de nos dirigeants est de transformer la Belgique en un Panama fiscal pour le monde des affaires. »

 

La messe est dite, les gros fraudeurs, les grands escrocs du fisc ou des carrousels à la TVA n'ont pas de soucis se faire. L'Orange bleue qu'on nous prépare ne mettra pas trop son nez dans leurs nauséabondes et juteuses affaires. Pourtant les sommes gigantesques ainsi détournées seraient indispensables pour s'attaquer aux causes de la «petite délinquance ». Car construire de nouvelles prisons et renforcer les lois répressives contre les jeunes ne remédient pas aux causes de ce phénomène qui est effectivement préoccupant.

 

A l'occasion de la journée internationale pour l'élimination de la pauvreté, la fondation Roi Baudouin vient de publier un rapport accablant et dramatiquement instructif. Si un Belge sur 7 vit dans la pauvreté, ce pourcentage grimpe à 56 % pour les personnes d'origine marocaine et à 59 % pour celles d'origine turque ! Si tous les jeunes pauvres, belges, marocains ou turcs ne volent pas le sac d'une petite vieille qui contient 50 euros, il est certain que M. Didier Pineau-Valencienne, lui, ne le fera jamais car il connaît des moyens bien plus profitables pour s'enrichir illégalement et impunément.

 

Cependant, la pauvreté et la misère constituent, malheureusement, le terreau qui nourrit souvent la petite délinquance.

 

Nous vivons dans un pays où, toutes les enquêtes le prouvent, s'accroît la fracture sociale et où existe de plus en plus une justice à deux vitesses, dure pour les petits et laxiste pour les riches et les puissants. Le jeune arrêté et qui a commis un délit sera traduit devant un juge de la jeunesse qui essaiera, comme la loi actuelle le prévoit, de trouver la meilleure façon de le punir ou de le remettre dans le droit chemin. Il est totalement faux de dire que la justice pour les jeunes est trop laxiste. Les adultes condamnés à moins d'un an de prison ne doivent pas, aujourd'hui, effectuer leur peine. Le jeune ayant commis un délit, lui, se retrouvera devant un juge de la jeunesse souvent débordé et ne disposant pas, pour l'aider et le recadrer, des moyens prévus par une loi récente qui n'a pratiquement pas encore été mise en application. Cela fait 15 ans que des lois se succèdent, de plus en plus répressives, sans que cela change quoi que ce soit au problème. Ainsi, la fameuse loi dite de « snelrecht », procédure accélérée, voulue et votée au début des années 2000, permettant de juger des délits de petite délinquance en moins d'une semaine, que l'Orange bleue veut réactiver, n'a en fait jamais été appliquée car, comme tous les experts l'avaient prédit, elle est tout simplement inapplicable. Dans son rapport, la fondation Roi Baudouin avance une série de pistes pour

 

remédier à cette situation, pistes connues de tous ceux qui s'intéressent au problème. Il s'agit de s'attaquer aux causes du phénomène en luttant notamment contre la pauvreté, le désespoir, le manque de perspective et de sens de beaucoup de jeunes sans avenir.

 

Développer l'emploi, assurer une adéquate formation par l'école, donner les outils de maîtrise du langage, rendre la culture accessible au plus grand nombre, favoriser une meilleure participation à la vie sociale… autant de pistes qui devraient briser le cercle infernal de la précarité, de la misère et de la petite délinquance.

 

Faire cela est un choix politique qui implique de débloquer les importants moyens logistiques et pécuniaires nécessaires pour pallier le problème sur le long terme. Ce n'est malheureusement pas sur l'Orange bleue – qui, plutôt que d'aller chercher l'argent là où il se trouve, promet, comme Nicolas Sarkozy, des cadeaux fiscaux aux plus nantis – qu'il faudra compter pour s'attaquer, enfin, à ce problème qui empoisonne, en amont et en aval, la vie de beaucoup de nos concitoyens.



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