Visite au maroc en mars 2007 (interview donnée au site wafin.be)

Publié le par Fouad Lahssaini

maroc6.jpgInterview de M. Fouad Lahssaini
Membre d'Ecolo et 2ème sur la liste du Parlement aux Législatives de Juin 2007


Wafin.be:
Vous faisiez partie d'une délégation restreinte du parti Ecolo en visite au Maroc à la mi-mars, composée de la secrétaire fédérale Isabelle Durand, Henri Goldman et vous-même. Quels étaient les motivations et objectifs du voyage? 

Fouad Lahssaini: C'est d'abord prendre contact dans ce pays d'où provient une bonne partie de l'immigration ici en Belgique, puis essayer de voir quelles sont les questions qui sont communes à nos deux pays et sur lesquelles on pourrait travailler ensemble. Pour cela nous avons choisi deux axes de contact, un premier axe qui est celui de l'associatif, ceux qui travaillent sur le terrain sur différentes questions, telles que celles des droits, de l'état de droit, des questions qui touchent à l'environnement et des questions qui touchent à la Citoyenneté de manière générale. Et un deuxième axe qui vise à renforcer ou à développer un partenariat particulier avec le Parti Socialiste Unifié (PSU), qui est un jeune parti politique marocain, qui vient de naître à travers un regroupement d'un ensemble de forces politiques marocaines et qui se sent proche du projet d'Ecolo en terme d'écologie politique. Pour nous, c'était aussi l'occasion d'avancer dans ce travail-là, vérifier jusqu'à quel point nous pouvons élaborer ensemble un agenda de travail. Nous y sommes arrivés, et nous pensons les mettre en pratique les prochaines semaines et les prochains mois surtout. 

Wafin.be: Géographiquement, vous avez débuté votre visite par la ville d'El Hoceima, puis Fès, Casablanca et Rabat. Quels contacts aviez-vous eus à El Hoceima ? 

Fouad Lahssaini: Nous y avions rencontré essentiellement le réseau Al Amale (l'espoir), qui s'est fortement mobilisé suite au tremblement de terre de 2004. Le but de notre rencontre était de voir où on en était dans la réhabilitation de cette ville et des environs qui avaient subi de graves dégâts suite au tremblement de terre. C'était donc important pour nous de voir ce qui a été fait et comment. Parce que sur la question du comment, nous étions fort intéressés de savoir comment les associations travaillaient et quelles leçons ont-elles tirées de ce tremblement de terre en terme d'infrastructures, en terme de méthode de construction des habitations, pour voir si on ne peut pas échanger à ce niveau-là. Dans ce cadre-là nous avons rencontré des associations qui travaillent sur ces questions-là, qui ont vraiment mobilisé des dizaines d'autres associations dans l'ensemble des villages, et qui ont fait appel à des architectes dont un principalement, qui est un ancien de la Cambre, qui était très soucieux non seulement de la participation des gens qui devaient mieux définir leurs besoins, mais surtout de quels types de constructions on avait besoin, qu'est-ce qui était le plus adapté à la région en terme de matériaux, etc. Nous avions vu des choses très intéressantes, et nous espérons jouer un rôle de médiateur, essayer de faciliter le contact entre la Cambre et la région du Nord du Maroc, qui a déjà fait appel à eux et qui souhaite encore développer un partenariat plus poussé. 

Wafin.be: Il y a eu déjà une aide non négligeable de la part du gouvernement belge suite au tremblement de terre, nous nous rappelons encore de l'énorme vague de soutien des réseaux de Schaerbeek et de Molenbeek-Saint-Jean, entre autres. Aviez-vous eu des échos par rapport à l'aboutissement de ces apports belges ? 

Fouad Lahssaini: On est allé en particulier voir ce qu'est devenue l'aide que le gouvernement, à travers la coopération belge, avait octroyé, ainsi que le Parlement de la Communauté Française qui avait lui aussi accordé une aide assez conséquente et qui visait la reconstruction d'écoles. Nous avons visité ces écoles, dans l'ensemble elle fonctionnent plutôt bien, car presque tout à été remis à neuf, y compris les matériaux pédagogiques. Nous avions constaté qu'une seule école avait l'air de battre de l'aile, et son état nous a semblé assez préoccupant, sinon les autres écoles fonctionnaient très bien. Pour nous, c'était aussi important qu'on interpelle ici en Belgique, et même au Maroc via les représentants de la Délégation Wallonie Bruxelles, pour les interroger sur le suivi qui a été fait par rapport à ces différents projets. Il semble que la région du Rif est un peu difficile d'accès, il reste que les enjeux politiques sont malgré tout importants et qu'on ne peut pas y faire ce qu'on veut sans certaines autorisations, ce qui handicape parfois l'avancement de certains travaux. On était sur un terrain associatif, et très vite on était de nouveau interpellé par les dimensions politiques qui nous intéressaient par rapport à notre axe a savoir comment renforcer le travail des partis politiques pour qu'on puisse construire une solidarité entre deux partis afin d'être plus présents, et peser un peu plus sur les choix politiques, que ce soit au Maroc ou ici en Belgique. " 

Wafin.be: Il semblerait que vous ayez fait aussi des rencontres avec des militants associatifs en dehors de la région d'Al Hoceima … 

Fouad Lahssaini: Effectivement, ayant entendu qu'on arrivait dans la région du Nord, des militants d'une association d'Oujda ont fait quelque chose comme 300 Km pour nous rencontrer, nous décrire un peu leur combat et nous sensibiliser à la cause qu'ils défendent sur la plage de Saïdia et les massacres qu'elle subit depuis au moins 2 ans. Il y a un projet qui a été lancé en 2003 et qui arrive maintenant à une phase de grands travaux . Ceux-ci sont en train de détruire tout le littoral de Saïdia et cela aura des conséquences écologiques très graves pour l'avenir. Déjà maintenant il y a des espèces animales et végétales qui ont été détruites, ce sont de grands bulldozers qui rasent tout sur leur passage, il n'y a aucune étude d'incidences écologiques qui a été menée avant le lancement du chantier. On a mis en place un projet qui n'est pas encore bien perçu par la population, les gens entendent seulement parler d'un projet immobilier de grande ampleur, qui va pouvoir accueillir quelques 3000 visiteurs et les héberger, qui va aussi leur offrir un terrain de golf à 18 trous, terrain qu'il va falloir entretenir et arroser avec une eau puisée dans la nappe phréatique, ce qui aura certainement des conséquences graves sur la population locale … C'est un dossier qui met en évidence une double complaisance des autorités marocaines, d'abord parce que le terrain a été vendu pour une bouchée de pain, et ensuite par rapport à toute dégradation de l'écosystème au Maroc, et le cas de FADESA est probablement le plus grave aujourd'hui. Mais il y a plusieurs " petits FADESA " dans le Maroc d'aujourd'hui. 

Wafin.be: Quels genres d'appuis pouvez-vous apporter à cette association qui milite face à FADESA ? 

Fouad Lahssaini: Ce que nous souhaitons, c'est qu'on interpelle au niveau du gouvernement mais aussi au niveau européen. Nous voulons aussi sensibiliser les personnes originaires de cette région pour les informer des conséquences de ce drame, pour qu'elles aussi, quand elles retournent au Maroc, puissent se mobiliser et se joindre à l'action menée par les acteurs là-bas et les soutenir, parce que ce sont des acteurs importants même si sur le champ politique local ils ne pèsent pas lourd, mais les flux financiers que ces migrants apportent dans la région sont d'une telle importance que si l'on arrive à les mobiliser pour qu'ils deviennent eux aussi des acteurs revendicatifs afin de limiter les dégâts que ce projet a déjà occasionnés autant que possible, ce serait déjà une première étape … Après, les associations sur place vont bien sûr avoir besoin de nous pour continuer à travailler, et nous sommes prêts à mettre à leur disposition toute l'expérience d'Ecolo en terme d'analyse d'environnement, à mettre à leur disposition des experts pour les aider à avancer dans leur travail. Cette collaboration va se faire à plusieurs niveaux, mais il est capital à nos yeux de sensibiliser les Marocains qui vivent en Belgique et qui sont originaires de cette région, des personnes qui retournent chaque année là-bas. Il faut les sensibiliser, parce que la plage de Saïdia, une des plus belles du Maroc, voire la plus belle, est en train de disparaître. 

Wafin.be: Après Al Hoceima, vous êtes allés à Fès, une ville loin du littoral, avec des spécificités géographiques, historiques et culturelles différentes du Rif et du littoral. Quels problèmes avez-vous décelés dans cette ville millénaire ? 

Fouad Lahssaini: Fès est une ville qui est aussi en péril. Pour qu'elle préserve sa richesse, elle a besoin de travaux d'entretien et de rénovation importants, ses bâtiments appartiennent au patrimoine humanitaire, ce n'est pas quelque chose qui appartient seulement au Maroc ou aux habitants de Fès, et on a vu dans quel état cette question des rénovations se trouve au Maroc ! Il parait que le choix -par rapport à la rénovation- est assez difficile pour les autorités politiques : ils ont le choix entre travailler avec les moyens du bord et continuer à effectuer des rénovations occasionnelles, soit s'ouvrir à des promoteurs immobiliers comme l'a fait Marrakech. Le risque est grand dans ce dernier cas que cette ville échappe à ses habitants et devienne un peu une espèce d'agence immobilière qui vend les lieux historiques qui n'ont pas de valeur, et qui malheureusement ont besoin d'être rénovés et mis en valeur ! Cette tension nous l'avons observée à Fès, une ville où presque une cinquantaine d'associations se battent pour préserver le patrimoine architectural … Là aussi il y a une tension entre le choix du privé qui risque, à terme, de porter des conséquences graves à la ville, et le choix de la solidarité internationale : comment est-ce que les autorités ou associations locales pourraient également essayer de répondre à cela sans tomber dans les filets de la spéculation immobilière ?

Wafin.be: Là aussi le politique revient à la charge … 

Fouad Lahssaini: Exactement, il revient de manière tout à fait imposante, parce qu'apparemment on s'oriente vers une libéralisation. On a vu les conséquences de la mondialisation à travers ces deux exemples de manière flagrante, et à Saïdia et à Fès on est témoin de l'arrivée de promoteurs immobiliers et financiers qui, maintenant que les frontières sont ouvertes, se permettent pour les uns de rêver d'une autre Costa d'El Sol (alors que les Espagnols dénoncent maintenant les conséquences de cette architecture) et pour les autres d'essayer de vendre les Riad et le patrimoine de Fès. 

Wafin.be: Qu'en est-il des rencontres à Rabat et à Casablanca ? 

Fouad Lahssaini: Les rencontres y étaient un peu plus politiques, car c'est là que nous avons officialisé la rencontre avec le PSU, parce que nous avons constaté que le tissu associatif au Maroc, qui est un tissu assez dynamique, est également animé par des acteurs politiques, mais parce ce que nous avons aussi pu remarquer que ces acteurs politiques essaient de distinguer entre leur engagement politique et leur engagement associatif et cela fait partie des points qui nous relient avec le Parti Socialiste Unifié (PSU). La vision qu'il a du travail associatif se rapproche très fort de la vision d'Ecolo, en ce sens que pour nous la société civile doit être renforcée, et les agents associatifs sont un des piliers de cette activation de la société civile. Et là il faut absolument permettre à cette société civile d'avoir le dynamisme qui lui est nécessaire, et en même temps lui garantir son autonomie. Lui permettre d'avoir un regard critique par rapport à l'ensemble des acteurs politiques, c'est une des raisons pour laquelle nous sentons une certaine proximité dans le projet politique entre le PSU et Ecolo. 

Wafin.be: N'aurait-il pas été plus logique de tisser des relations avec un parti des verts au Maroc, un parti en tous les cas qui a l'environnement comme emblème ? Nous savons qu'il y a un ou deux partis au Maroc qui se disent écologiques, dont un qui est dirigé par un ancien ministre ! Vous vous êtes allié avec un parti de gauche, dans l'opposition et dont le nombre d'électeurs est très minime. 

Fouad Lahssaini: On avait déjà une petite idée en allant au Maroc, et cela s'est confirmé en revenant de notre séjour, qu'il n'existe pas aujourd'hui de parti écologique au Maroc ! Ce sont soit des partis qui ne représentent qu'une ou deux personnes, soit des partis qui nous semblent des partis" alibis " … soutenus ou qui bénéficient peut-être d'un certain soutien des médias pour être plus visibles, mais dont le rôle en réalité est simplement d'occuper le terrain, et probablement d'empêcher l'émergence d'un parti écologiste, qui aurait un vrai projet de société. Et c'est en cela que peut-être le PSU, aujourd'hui, ne porte pas l'écologie politique de manière équivalente à celle d'Ecolo, mais toutes les questions qui touchent à l'environnement dans leur lien avec le social sont des questions très importantes au PSU. Toutes les questions de la déontologie politiques sont très importantes pour le PSU, toute la tension quant à la participation, au prix et aux objectifs dans un système qui peut être dominé par une vision libérale ou proche du système libéral, toute cette tension leur pose problème et donc nous on se sent proche de ce parti qui se présente comme une alternative. Aujourd'hui il est vrai qu'il ne représente pas une grande force politique au Maroc, mais nous avons un objectif commun qui est de consolider notre partenariat, d'apporter mutuellement des soutiens sur des questions bien précises, pour qu'on puisse travailler sur des dossiers … 

Wafin.be: Par exemple ? 

Fouad Lahssaini: Sur les questions de l'environnement, sur celles de l'immigration ! La question de l'immigration est très importante au Maroc, notamment la subsaharienne : c'est une question qui reste malgré tout marginalisée et peu prise en considération par les grands partis politiques. Ils ont confié l'analyse de cette question au CCDH (Conseil Consultatif des Droits de l'Homme), qui finalement a sorti un rapport qui présentait carrément le Maroc comme une victime de la problématique de la migration. Alors que le Maroc est un point de départ aussi bien pour les Marocains que pour les Subsahariens. Donc, le Maroc doit avoir une position un peu plus claire concernant la gestion de ces flux migratoires car depuis quelques années, il a plutôt agi comme le bras de l'Union Européenne, pour appliquer la politique qu'elle ne veut plus appliquer en Europe. Pour nous, et avec le PSU, nous voulons apporter un autre regard sur cette question, apporter d'autres propositions, et en tous cas traiter et réfléchir ensemble sur les questions des migrations : quel est l'intérêt des pays du Nord et l'intérêt des pays du Sud à avoir une vision qui permet à chacun de s'y retrouver, qu'il y ait des gagnants des deux côtés. Jusqu'à présent la question de l'immigration a été une catastrophe pour les pays du Sud, et jamais il n'y a eu une réflexion respectueuse des intérêts et des personnes qui émigrent, et encore moins des pays d'où sont issus ces migrants. 

Wafin.be: Au regard de la composition de la Communauté marocaine résidant en Belgique, et au regard de la présence historique de certains partis de gauche - et même de droite- anciennement dans l'opposition, n'aurait-il pas été plus judicieux et même logique de penser à une convergence avec l'un ou l'autre parti qui a, apparemment, une présence significative au sein de la communauté marocaine en Belgique ? Il y a certes une branche du PSU ici en Belgique, mais elle est jeune et n'a peut-être pas les assises et la notoriété nécessaires en terme d'ancienneté et d'ancrage ! 

Fouad Lahssaini: Pour nous, le partenariat avec le PSU n'est pas exclusif ! Nous sommes ouverts à d'autres partenariats avec d'autres partis, mais nous ne voulons pas avoir une démarche clientéliste, ni intéressée. Nous, ce qui nous importe c'est la construction d'un projet politique qui ait les mêmes objectifs, et la construction d'une solidarité transnationale. Si demain l'USFP (Union Socialiste des Forces Populaires / Parti de gauche, au pouvoir au Maroc), se sent proche du projet écologiste, on n'aura aucun problème à voir jusqu'à quel point nous pouvons travailler ensemble. Aujourd'hui, sur la scène politique marocaine, le PSU semble être le parti qui se pose certaines questions qui nous intéressent ! Un autre point concerne la question de l'immigration, ça ne veut pas dire que d'autres partis ne s'y intéressent pas, sachant que le PSU n'est pas le premier porteur de ce dossier mais c'est eux qui la portent le plus. Les combats environnementaux à Fès c'est des militants du PSU qui les portent … En somme, il y a une convergence de points de vue entre nos deux partis. Mais tout parti politique qui est sensible à cette vision qui rallie le social, l'environnemental et le politique avec une nouvelle façon de proposer un autre modèle de société, nous sommes évidemment demandeurs d'un rapprochement avec lui. 

Wafin.be: Quels genres de partenariats et/ou activités vous envisagez avec la section belge du PSU ? 

Fouad Lahssaini: Nous avons déjà commencé notre collaboration en organisant des rencontres et des débats, nous allons poursuivre ces rencontres-là, mais nous allons aussi travailler sur des dossiers bien spécifiques. Le dossier FADESA nous allons le développer ensemble, il faut y travailler aussi bien au niveau de l'associatif en sensibilisant des citoyens, mais aussi au niveau politique, parce que pour nous il est important que ce dossier apparaisse comme une question symbole concernant la manière de gèrer certains projets dans un pays du tiers monde. Ce qui est inacceptable. Nous allons travailler aussi en particulier sur les questions de l'immigration, il y a d'un côté tout ce que représente le Maroc comme lieu de transit, mais il y a aussi toute la question du flux financier des migrants d'ici vers le Maroc, ce sont des questions qui n'ont pas encore été suffisamment travaillées pour qu'on puisse arriver à des propositions politiques. Notre espoir c'est qu'un jour on puisse arriver à une proposition politique, qui serait la même, aussi bien au Maroc qu'ici pour ouvrir le débat sur ces questions-là … On a encore du pain sur la planche.

© Wafin.be, Interview réalisée par l'équipe Wafin.

 

Publié dans aide au développement

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